Hank VOGEL

M A I S !

Oui, c'est vrai, il faut que je vous parle de cet accident. Eh bien, c'est simple comme bonjour. Quand on est petit, on est terriblement curieux. L'histoire est vraiment simple. Une tasse de café fumant à l'angle d'une table attire mon attention, je m'approche d'elle et la ... c'est trop tard, le mal est fait. En pleine poitrine. J'avais dix-huit mois, je crois. Pour moi, c'est juste après. En ce moment. À cette période de ma vie. Le café était brûlant. Et turc pardessus le marché. Je me souviens de cet accident comme je me souviens de ma naissance. Avec la même importance. La même douleur. Si je vous disais tout, vous ne me croiriez pas. Vous diriez comme ma concierge : C'est impossible, je ne peux pas vous croire. Et pourtant, c'est possible. Il suffit de vouloir. De se laisser séduire par les mots. Les images proposées. Par toutes ces choses vaporeuses venant de moi. Je suis donc né ... un dimanche, paraît-il. Il faisait à peine jour. Entre quatre heures et cinq heures. Du matin, bien entendu. Le ciel était limpide ce jour-là. Peut-être trop limpide, trop clair pour mes yeux qui s'étaient habitués à voir du noir. Que du noir. Maintenant je peux dire ça. Avant je ne disais rien. À quoi bon ? À quoi bon dialoguer avec le noir sans la moindre tache de blanc. Le noir était omniprésent. Et le blanc omniabsent. Les autres couleurs aussi étaient absentes. Sans doute destinées à me troubler l'esprit plus tard. Après l'accouchement. Après ce long passage de chair et de sang. J'entends encore ma mère hurler de joie en pissant de l'eau et du sang. Et j'entends encore mes tantes dire des choses insensées à mon égard. Des choses comme celles-ci : Tu as vu comme il a de grandes oreilles. Il deviendra aviateur. Ou encore : Le pauvre ! Comme il est petit son zizi. Pourtant je m'amuserais bien un instant avec. Le temps d'un sifflement. Quand je pense qu'aucune femme jusqu’à maintenant n'a osé me le demander pour jouer un morceau de musique ! Ni Bergman pour sa flûte enchantée. Stop ! Je crois que je vais trop loin. Dans le ridicule, bien entendu. Revenons alors à l'accouchement. La sage-femme était une religieuse. Probablement. Je sens encore son parfum. Un parfum de moisissure et de chloroforme. Et dire que c'est une religieuse, la première, qui posa ses mains sur moi. Sur ma tête encore vierge de tout soupçon. Vierge et blonde. Blond comme le sable de mes paysages préférés : le désert. Quand j'entends ce mot, tout mon corps se met à vibrer. Pareil à une feuille sèche en plein courant d'air. Pareil à un enfant sortant de l'eau, après avoir passé des heures et des heures dans une mer chaude. Je pense que vous voyez le tableau. Je pense que je peux cesser d'argumenter. Car j'ai horreur de ça. La pratique de cet art de persuasion me rappelle les marchands de tapis de mon enfance. Qui criaient leur désespoir face à leurs objets invendus. Et qui pleuraient de rage avant de sourire de satisfaction. Ou l'inverse. Tout était si comique et si étrange à la fois. La sage-femme posa donc ses mains sur ma tête. Puis elle prit ma tête entre ses mains. Puis elle tira de toutes ses forces. Et par un glissement tout naturel me voilà dehors. Dans le monde des vivants. Mais quand j'ai ouvert les yeux pour la première fois, je ne vis qu'un éclair de lumière blanche. Violente. Qui m'obligea aussitôt à les refermer. En vérité, ce n'est que par des clins d'œil, petit à petit, lentement, lentement que j'entrai réellement en contact avec le monde des vivants. Mes parents souriaient aux anges. Mes tantes ne souriaient pas forcément. Elles ne connaissaient pas toutes les doux moments de la grossesse. Ni les durs efforts de l'accouchement. Car on ne connaît vraiment que ce que l'on a vécu. Et elles n'avaient pas toutes vécu ça. Enfin, il faut de tout pour faire un monde. Même tout ce qui n'existe pas. Et parfois davantage. Bizarroïde conception de l'existence ! Aucune importance. Mais j'ai oublié l'essentiel ! Avant d'ouvrir les yeux, j'ai dû ouvrir la bouche. Mais oui ! Pour respirer. Pour avaler mon premier bol d'air. Car sans ça, c'est adieu à la vie. On devient vite bleu et la mort nous reprend aussitôt pour nous ramener auprès du Père Céleste. Nous ramener au point de départ. À la case d'attente. Pour qu'ensuite : un coup de dés entre un homme et une femme et le tour est joué. Mais de quoi suis-je en train de parler ? Ah oui, mon premier bol d’air ! Quelle grimace j'ai dû faire. Bien qu'à cette époque l'air était beaucoup plus pur que de nos jours. Pas trop d'avions dans le ciel. Pas trop de voitures sur terre. Juste ce qu'il fallait pour permettre aux riches de se sentir riche. Il fallait bien qu'ils se sentent bien dans leur peau, les pauvres ! Oui, ma première bouffée d'air, pour être plus exact, me chatouilla le nez et la gorge. L'air était sans doute trop chargé de molécules d'hydrogène. Ou d'oxygène. Ou d'hélium. Il faudrait que mon fils me donne quelques explications ... C'est un scientifique. Comme ma fille d'ailleurs. Mais, je ne crois pas que le chatouillement était dû uniquement à la surcharge d'hydrogène, d'oxygène ou d'hélium. Le parfum de moisissure et de chloroforme y était certainement pour quelque chose. Oui, quelle grimace j'ai dû faire. Tout chatouillement, aussi léger soit-il, après quelques secondes me met dans un tel état d'excitation que les muscles de mon visage se sentent obligés de suivre le mouvement ... Non, il ne faut tout de même pas exagérer. Un peu de sérieux ! ... Puis ma chère religieuse me sépare définitivement de ma mère en me coupant le cordon ombilical. L'organe le moins compliqué qui relie un être à un autre être. Le créé à son créateur. Le signifié à son signifiant. Quoi ? Je divague ... Mais ... mais j'ai... mais j'ai encore oublié quelque chose. J'avais comme un objet gluant dans la bouche avant d'avaler mon premier bol d'air. Et cette saleté (je pense que ce devait être une saleté), c'est la religieuse qui me l'arracha de la bouche. Et elle me l'arracha quasi avec violence. Toute religieuse qu'elle était. Enfin, c'était pour mon bien. Pour ma survie. Je dois donc ma vie à deux femmes : à ma mère et à cette religieuse qui se parfumait au chloroforme et qui sentait la moisissure comme toute vieille branche qui ne laisse aller au bord d'une rivière ou d'un étang.

Mais !

Si j'avais su, je serais resté auprès de mon Père. Là-haut, au-delà des nuages et du ciel bleu. Dans ce grand jardin suspendu entre les rêves des hommes et les caprices de Dieu. Au pays des anges et des démons repentis. Il est vrai que je regrette ce lieu de nulle part. Où ma mémoire fonctionnait au ralenti. Où encore : elle enregistrait et effaçait aussitôt toute information susceptible de m'apporter un peu de lumière. La lumière du Père. Son amour. Car il faut que je vous dise, le Grand Barbu, comme vous dites si bien, ne gaspille pas sa tendresse. Ni son bon sens. Il se donne au compte-gouttes. Mais quand il se donne, il se donne. C'est-à-dire sans exiger en retour le moindre remerciement. Tout le contraire de ses représentants. Eux vendent à prix d'or l'ombre de ses grâces. Les retenues de son souffle. D'ailleurs, ils ne savent faire que ça. Ou, peut-être non, ils savent aussi écrire ou raconter des histoires invraisemblables. Des histoires comme celle-ci ou comme celle-là. Un jour, mon oncle d'Amérique, qui était né en Syrie, offrit un billet de dix piastres à mon frère de sang et à moi il ne m'offrit rien. Rien du tout. J'étais à cette époque en terre des pharaons. Le berceau des terres saintes. Le vieil homme (à moi, il me paraissait vieux), malgré ses enrichissantes expériences de la vie, ignorait tout de la psyché enfantine. Ce jour-là, il fit donc de mon frère un enfant heureux. Et de moi un enfant triste. Forcément, je me suis mis à pleurer. Et je fuis me cacher sous un arbre ... Dieu, dis-je (en m'adressant vraiment à Dieu), tu es injuste. Tu donnes tout à mon frère et rien à moi. Pourquoi ? Parce qu'il est plus grand que moi ? Mais le Barbu ne me répondit pas. Pas tout de suite. Mais au bout d'une demi-heure, il se manifesta. En m'envoyant tout simplement dans une boule de poussière un billet de dix piastres. Oui, cette enveloppe magique arriva jusqu'à mes pieds. Comment este possible ? dirait ma concierge. Avec Dieu, tout est possible, je lui répondrais. Surtout quand on est enfant. Quand les hommes, par ignorance, nous font terriblement mal au cœur. Et j'ai souvent eu mal au cœur. À la maison. À l'école. Et dans la rue. Peut-être davantage dans la rue. Car la pauvreté des autres m'était insupportable. Ce sont des images qui saignent. Qui nous saignent. Qui me saignaient en tout cas ...

Mais !
Oui, qu'aurais-je fait de mes yeux et de mes doigts, si j'étais resté auprès du Père Céleste ? Les anges n'aiment que la musique. Surtout les sons de la harpe. Et je ne suis pas musicien. Et les démons repentis n'aiment que la peinture. Surtout les paysages terrestres. Et je ne suis pas peintre. Moi, j'adore le cinéma et l'écriture. L'art du mouvement et celui de la réflexion. Et, là-haut, on considère ces deux moyens d'expression comme des moyens pervers. Il est vrai qu'avec une phrase bien écrite ou avec une séquence bien montée on peut faire avaler n'importe quel mensonge. On vous fait rire. On vous fait pleurer. Et rien n'est vrai. Et le Barbu a horreur de ça. Il a horreur de ça là-haut. Sur terre, il s'en fout, les hommes peuvent s'amuser à n'importe quoi. Tout est bon pour se distraire. Pour échapper à la solitude. À ces heures, qui ne finissent jamais. Qui sonnent, qui sonnent et qui sonnent. Et qui font couler tant de larmes. Tant de larmes. Je les vois encore ces eaux salées en train de me troubler la vue et de déformer mes horizons. Ou de les onduler. Ou d'annuler leur infinité. Quels massacres ! C'était l'horreur à perte de vue. Oui, c'était car c'était hier et aujourd'hui je ne pleure plus. Je n'ai plus de larmes pour personne. Les dernières, je les ai versées pour ma femme et mes enfants. Et puis elles ont séché. Au fait, savez-vous qu'un jour le Grand Barbu me prit dans ses bras et me dit : C'est sans larmes ni salive que l'on plonge dans l'éternité. Oui, Père, tu as probablement raison, je lui répondis. Et, d'une voix douce et harmonieuse, il me dit : Ne m'appelle plus Père. Soyons de bons amis. Et il continua : Car sans moi, tu n'existerais peut-être pas. Mais sans toi, à quoi servirais-je ? Le monde existe parce que tu existes. Puis il s'éloigna de moi. Et son ombre alla rejoindre l'ombre des arbres. Et son souffle alla se glisser entre les molécules d'oxygène, d'hydrogène et d'hélium. C'est ainsi que je compris qu'il n'est pas plus présent en haut qu'en bas. Et j'ai toujours du mal à le croire. Et tout autant aussi. Exigeant ? Ce n'est pas tout à fait le mot exact. Il est fidèle à lui-même. Fidèle à ses décisions. Quand il décide telles lois pour tel royaume et telles autres lois pour tel autre royaume, ce n'est pas pour les beaux yeux de l'humanité mais pour la survie de l'existence. Dans le monde des vivants, ce royaume chargé de rois trop cupides et de princes pas assez charmants, le nôtre en somme, les lois sont simples mais irréversibles. On peut même dire qu'il s'agit d'une seule loi : La loi de causalité. En d’autres termes : il n'y a d'effet sans cause, pas de fumée sans feu, il n'y a rien sans rien. Par contre, au royaume des anges et des démons repentis, les choses se passent autrement. Il n'y a ni causes ni effets. Car, il n'y a pas d'obstacles qui empêchent la lumière d'aller jusqu'aux pieds les plus reculés. Pour les caresser et les rendre toujours plus légers. Permettant ainsi aux êtres ailés de mieux voler. Là-haut, les lois sont également simples. Malheureusement, pour les collectionneurs que nous sommes, elles échappent à toute définition. Car au pays des lumières constantes, les choses sont ce qu'elles sont. De ce fait jamais comparables.

Mais !

Revenons sur terre. Entre l'Orient et l'Occident. Dans le jardin sacré de mon enfance. Là où le soleil se lève et se couche. Où les secondes rongent les rêves de jeunesse. Où cendres et poussières recouvrent sans cesse les vieilles mémoires et où puretés et beautés disparaissent au crépuscule.

Mais !

Où j'y suis bien. Bien est peut-être exagéré. Je dirais alors, comme je le dirais volontiers à ma concierge : Je suis à mes eaux comme le poisson volant est à son vent. Je sais, la pauvre dame ne comprendrait pas. Pas tout de suite. Peut-être plus tard. Après quelques explications. Là, plus tard est bien à sa place. Car il y a visiblement retard. Retard sur les autres. Retard par rapport ... par rapport ? Non, je n'ai pas envie de me perdre dans cet interminable labyrinthe de la comparaison. Passer une porte pour me retrouver face à une autre. Plus inquiétante. Toujours plus inquiétante. J'ai plutôt envie de me perdre dans les bras de Dieu pour vous chuchoter ensuite ses quatre vérités. Ou trois. Ou deux. Ou une seule, c'est déjà pas mal. Assez pour des oreilles trop sensibles aux sons de la lumière. Cette lumière qui perce murs et rochers à la vitesse d'un sourire.

Mais !

Il n'y a pas de mais qui fasse ! Je ne risque rien. Tout est admis lorsqu'il s'agit d'écriture ou de lecture. Chez les civilisés en tout cas. Et puis si ce n'est pas le cas, la mort ne me fait pas peur. La mort d'être surtout. Ou de ne plus être. Cette mort qui efface toute image me concernant. Et qui me plonge ainsi dans l'oubli. On m'a rangé au grenier ou à la cave. Pour l'éternité. Je n'existe plus. Oui, régulièrement, je meurs pour quelqu'un. Je disparais de sa vie. Je disparais. Victime d'un malentendu. Victime de la sévérité de ses légendes. Mais cela m'est bien égal. Nous sommes sur cette planète pour aimer, se faire aimer, oublier et se faire oublier.

Mais !

Qu'est ce que l'amour ? Au royaume des anges et des démons repentis, cette question ne se pose pas. Puisque nous sommes dans un univers où la comparaison est inexistante. Le blanc ne s'oppose pas au noir. Et le haut et le bas sont sur la même trajectoire. On va, on va, on va... Et l’on ne revient jamais. La vie est un voyage sans retour. C'est bien joli tout ça, mais nous sommes sur terre. Et c'est ici que les choses se passent. Pour l'instant. En ce moment. C'est ici et maintenant que je veux comprendre. Comprendre quoi ? Les mécanismes humains. Pourquoi faire ? Pour mieux être. Mieux vivre. Eh bien, c'est un rude programme. Une infinité de chapitres à étudier. Si l'on veut tout résoudre par la tête. Cette machine qui accumule image sur image. Qui hache l'inexplicable pour le rendre compréhensible. Et qui divise l'immensité en parcelles pour mieux l'imaginer. Erreur ! L'erreur est colossale. Mais quel est le premier homme qui a eu cette idée ? Qui a fait en sorte que cette machine se mette à fonctionner ainsi. Accumuler, hacher, diviser. Accumuler, hacher, diviser. Il aurait fallu pour cela que le soleil ne se couchât jamais. Les navigateurs n'auraient ainsi jamais perdu le nord. Jamais craint l'isolement. Jamais rêvé de terres nouvelles. Et personne ne serait arrivé en retard. Ni en avance. Dans la nuit ou à l'aube. Et les horloges n'auraient pas existé. Pas d'aiguilles au phosphore. Pas de tic-tac. Pas de calendrier non plus.

Mais !

Qui aurait découvert les étoiles ? Qui aurait imaginé Roméo et Juliette ? Qui aurait flirté avec les fantômes ? Et l'amour dans tout ça ? L'amour ! L'amour me pose un sacré problème. À la fois cadeau et fardeau. Remède et poison, dirait ma concierge. Et elle ajouterait avec rage que son premier mari était un salaud, son deuxième un traître et son troisième un lâche. Puis, quelques jours après, elle me dirait, les yeux en larmes, que le premier était très gentil, le deuxième très fidèle et le troisième très courageux. Puis elle se mettrait à rire. Puis à pleurer de nouveau. Puis elle me dirait : Vous ne pouvez pas comprendre, vous n'avez jamais aimé comme moi. Vraisemblablement. En amour, j'ai toujours été un grand naïf. À chaque sourire, j'ai répondu par un sourire. À chaque baiser par un baiser. Je n'ai jamais comptabilisé les secondes de tendresse. Ni les heures d'attente. Les attentes ! Comme elles m'ont rongé l'âme. Pourquoi faut-il que les femmes n'arrivent jamais à l'heure ? Pas toutes. Je sais. Mais la plupart. Celles qui arrivent à l'heure ou en avance sont folles d'amour. Folles de l'homme. Sans l'homme, elles ne sont rien. Ou elles ont peur de n'être rien. Les autres, la plupart, comme je vous l'ai déjà dit, elles sont folles d'elles-mêmes. Elles sont folles à un tel point qu'elles passent leur temps à s'admirer dans le miroir, à se peindre le visage, à s'asperger de parfum, à se vêtir et à se dévêtir. C'est probablement pour cela qu'elles arrivent toujours en retard. J'en ai même connu quelques-unes qui ne sont jamais arrivées. Elles ont sans doute dû se perdre en route. Se faire arrêter par la police. Ou se faire interpeller par un ancien amant ou par le curé ou par le pasteur de leur quartier ... et rebrousser ainsi chemin. J'imagine les conseils de ces philosophes d'occasion : Ce n'est pas un garçon pour toi, tu mérites mieux que ça. Ne te laisse pas embobiner par ce libertin, choisis la voix du seigneur, ma fille. Ou encore : Viens avec moi, avec lui tu n'arriveras nulle part. Nulle part ! Comme si l'amour, le véritable amour mène forcément à quelque part. Je m'explique. Du moins, j'essayerai. Car ce n'est pas une chose palpable. À cheval entre le rationnel et l'irrationnel, le désir et la tendresse, la liberté et l'attachement, l'amour plonge l'être amoureux dans un état de confusion. On perd la tête. On plane. On nage. On marche sur une terre molle. On tourne en rond comme une bourrique. Autour d'une image, qui va et qui vient. Qui parle trop. Ou qui ne parle pas assez. Et l’on parle aussi aux anges qui sont sourds et muets. Évidemment, ils ne savent que faire de cet amour-là ces êtres sans repères. Quel casse-tête ! Quelle douleur ! Quelles douleurs pour une histoire qui finit toujours en queue de poisson. L'un sort en claquant la porte. L'autre en sautant par la fenêtre. Ou vice-versa. Et tout ce cirque se termine par un silence bien souhaité. Puis... puis... bien sûr, on recommence le même spectacle. Que c'est ridicule.

Mais !

Comme c'est agréable d'entendre battre son cœur. De contempler les plafonds. De se gratter la tête. De faire les cent pas. De ne s'endormir qu'à l'aube. De se faire réveiller par des voix étranges. D'oublier ce que nous sommes. Puisque nous ne sommes rien en ces moments de grâce. Oui, de grâce. Car l'amour, même douloureux, même douteux, est un cadeau du ciel. Du Grand Barbu. Parce que pendant que nous nous grattons la tête, nous ne pensons pas aux puces de nos ennemis. Parce que pendant que nous contemplons les plafonds, nous ne pensons pas à élargir nos frontières. Cadeau aussi parce qu'en ces moments d'agitation, de troubles intérieurs, nous sommes créatifs. L'art est en nous. Nous sommes l'art. La musique explose. La peinture explose. L'écriture explose. L'écrivain, pour ne parler que de lui, ne cherche plus ses mots, ce sont ses mots qui le cherchent, qui lui courent après, au galop, à la vitesse de la lumière. Toujours cette même lumière qui s'échappe chaque jour de Dieu.

Mais !

Bien entendu. Rien n'est éternel au royaume des hommes de la terre. Et cela est une très bonne chose. Peut-être la meilleure des choses. Celui qui sourit toujours ne sourit jamais vraiment. Celui qui pleure toujours ne pleure jamais vraiment. Et une mer sans tempête est une mer morte. Il faut secouer l'homme, comme on secoue un prunier, pour qu'il prenne conscience des richesses et des misères qu'il a accumulées, me dit un jour le Grand Barbu. Je crois que ce devait être le même jour où il m'envoya les dix piastres dans la boule de poussière. Non, ce jour-là, il ne me parla pas. Ça devait être un autre jour alors. Peut-être le fameux après-midi où ma mère me laissa seul à la maison. Pas tout à fait seul puisque les anges étaient là. Bref, j'étais donc seul à la maison et, ne sachant quoi faire, j'ouvris la fenêtre. Et, évidemment, je me mis à admirer le jardin qui se trouvait en face. Car c'était un beau jardin sauvage où les enfants des pharaons laissaient souvent brouter leur âne le temps d'une prière. Mais comme j'étais petit et comme la fenêtre était très haute, mon champ de vision était très limité. Ce jardin était à peine visible. Alors, pour satisfaire ma curiosité, je me mis à sauter pour atteindre le bord de la fenêtre ou, plus exactement, pour que mon ventre puisse s'appuyer sur le bord de celle-ci. Quand subitement, une voix provenant du ciel me cria : Ne fais pas ça, ne fais pas ça. Et je me trouvais le cul par terre dans la salle de bain, à deux mètres en arrière de la fenêtre. Un ange m'avait sauvé la vie. Oui, ça devait être un ange car la sonorité de la voix s'approchait de celle d'une femme. Aiguë et douce. Quelques heures après, le Grand Barbu me parla du banal et de l'extraordinaire. Du vide et du plein. Du possible et de l'impossible. Des uns et des autres. Puis, comme d'habitude, son ombre alla rejoindre l'ombre des arbres et son souffle alla se glisser entre les molécules d'oxygène, d'hydrogène et d'hélium.

Mais !

Véritablement, je ne l'ai réellement vu qu'une seule fois, le Grand Barbu. Je veux dire en chair et en os. Il m'a semblé qu'il était en chair et en os. Je ne peux pas l'affirmer. Car une vingtaine ou une dizaine de mètres nous séparaient l'un de l'autre. C'était dans un cimetière. Il portait une chemise à carreaux. Il creusait, étrangement, non pas une tombe mais un tunnel. Un tunnel dans du sable. Tout cela se passa dans le cimetière de mes grands-parents. Où ces deux êtres de tendresse dormaient d'un profond sommeil. Je dirais même d'un sommeil total. Tout cela se passait aussi près d'une tête de cheval sculptée dans de la pierre blanche. Du marbre, probablement. Quand je m'aperçus qu'il creusait la terre avec une pelle d'ouvrier (je veux parler du Grand Barbu), je me pressai de lui demander : Pourquoi creuses-tu un tunnel dans un lieu de tombes ? Il ne me répondit pas. Ma question ne méritait sans doute aucune réponse. Alors, déçu de son silence, je courus vers mon père qui était en train de nettoyer la tombe de ses parents. Viens, viens, papa, il y a quelqu'un qui creuse un tunnel ... Hélas ! le Grand Barbu n'était plus là. Ni le tunnel d'ailleurs. Seule la tête de cheval n'avait pas osé disparaître. Oui, c'est ainsi que je vis pour la première fois le Grand Barbu. En chair et en os. Travailleur et silencieux. Refusant de répondre à une question trop logique. Il m'aurait sûrement répondu si je m'étais proposé de l'aider.

Mais !

Où serais-je maintenant ? Quelque part ailleurs ? À l'autre bout du tunnel ? Au pays de nulle part ? Et qui vous aurait parlé de ce Grand Barbu qui m'envoya dix piastres dans une boule de poussière ? Je serais vraisemblablement en train d'apprendre à jouer de la harpe et à peindre des paysages tranquilles. Ou je serais en train de me plaindre. De réclamer constamment au Grand Barbu de la pellicule pour réaliser un film. Et nous nous serions fâchés l'un envers l'autre. Car les lois sont les lois. Et l’on n'entre pas dans un jardin avec les lois d'un autre jardin. On y entre comme on entre dans la mer. C'est-à-dire libéré du poids de la ville et de ses habitants. C'est-à-dire sans chemise, sans pantalon et sans souliers. Et surtout la tête froide et les poumons gonflés.

Mais !

Il y a trop de mais dans la vie d'un écrivain. Certainement. Mais que ferais-je sans eux ? Je ne ferais rien. Ou si peu. Je serais peut-être occupé à rédiger des lettres commerciales ou des rapports de fonctionnaire. Je dirais alors que ceci est ceci. Et que cela est cela. Et je ne vous aurais jamais parlé du Grand Barbu et de son ombre qui se perd dans l'ombre des arbres. Ni de son souffle qui se glisse entre les molécules d'oxygène, d'hydrogène et d'hélium. Je vous aurais parlé de la guerre et vous auriez eu peur. Ou de la perversité de l'homme et nous aurions tous rougi. Mais grâce aux mais (qui me permettent de vous dire : Oui, mais !) je peux voyager dans l'espace et le temps. Et imaginer plus de ciels qu'il en existe.

© Editions Le Stylophile, 2006.

Nouvelles et romans contemporains

Marrakech Cinéma, une ville au fil des bobines. Hakim Boulouiz. Chems, 2005.
Ted Robert ou l'ange volé. Hank Vogel. Le Stylophile, 2006.
A la poursuite du vent ou le vieux Jules. Hank Vogel. Civetta, 1974.

 

 

Note : Veuillez vous diriger vers le site www.hankvogel.ch pour savoir plus sur l'auteur de la nouvelle.